Voici donc la correspondance de ma fidele assistante, Josephine (qui fut malheureusement devoree par un tigre sauvage a son retour en France, Boulevard Saint-Honore; c'est pas des blagues et j'en suis tres triste croyez moi). Voici sa derniere missive, probablement adressee a son amoureux, un sale petit gommeux hondurien (un gigolo si vous voulez mon avis).

 

Mon petit,

 

(Ça ne te dérange pas que je t'appelle mon petit?)

Une fois n'est pas coutume, ce n'est pas votre aimable Professeur en botanique et dendrologie qui vous écrit, mais sa charmante et non moins aimable assistante, Joséphine (ou Miss Trixie).

En effet, votre humble serviteur, bien désabusé comme de juste, étant fort occupé par ses travaux de recherches, ne peut satisfaire votre curiosité bien naturelle en ce qui concerne nos rocambolesques aventures éthiopiennes, pourtant si fondamentales pour l'avenir de l'humanité. C'est que nos observations sont toujours pertinentes et justes. Et nos découvertes (oui, je dis bien découvertes) essentielles.

C'est pourquoi, moi qui suis si dévouée au professeur, prends la plume la trempe délicatement dans l'encre de Chine, et me jette dans un récit chevronné.

Car jusqu'à présent, vous n'avez eu qu'un vague aperçu de l'Éthiopie, ce monde perdu. Il me faut donc rectifier cette grotesque erreur, et de ce pas léger et gracile qui me caractérise tant, je m'en vais vous informer des mœurs dépravées de ce pays de sauvages – n'ayons pas peur des mots.

 

Commençons par le début, une fois n'est pas coutume là encore.

 

Il y a donc quelques semaines, j'osais fouler le sol de ce pays qui me paraissait jusqu'alors dépourvu de tout intérêt puisque bien inférieur (je parle en termes de civilisation. C'est que j'écoute nos hommes politiques, moi, et je les respecte). Je m'aperçus plus tard que mes a priori étaient toutefois bien sévères et mes idées fausses – en partie tout du moins. Mais n'anticipons pas là le récit.

Ainsi, donc (oui, bon, je ne m'intéresse qu'à la science, moi, et y ai d'ailleurs donné mon corps. Mais je m'entends dire de laisser mes fantasmes de côté), ainsi, donc, disais-je, je m'attendais à être triomphalement reçue à l'aéroport d'Addis Abeba.

 

En effet, tandis que je montais à bord du 347 qui devait me transporter jusqu'au cœur de cette jungle, mon cœur bondissait d'impatience et d'excitation à l'idée de l'accueil que votre désabusé Ignatius me réservait sûrement: une arrivée sous les applaudissements et les cris de joie poussés par une foule en délire que le Professeur aurait dressée. Foule qui déverserait à mon passage quantité de pétales de fleurs les plus rares (eh, quoi, c'est bien un de leurs fonds de commerce, non?), et poserait à mes pieds maints plats plus succulents les uns que les autres en guise d'offrandes. Je rêvais de danses et d'artisanat locaux, de chants pittoresques et d'hommes musclés – bon, là, je m'égare. Car oui, en termes d'artisanat, ces gens des pays pauvres ne font-ils pas preuve d'une ingéniosité sans pareil quand il s'agit de recycler une bouteille d'eau Volvic en plastique jeté par un Occidental sur la chaussée (quand il en existe une) en bracelets et colliers qui nous font tous nous émerveiller?? (Je trouve toutefois qu'ils pratiquent des prix peu raisonnables - ils n'ont pas acheté la matière première à ce que je sache).

Bref, pendant les quatre heures de vol, ma tête fut emplie de merveilleuses images m'apportant réconfort. Je dis réconfort car l'on m'avait placé au milieu de l'appareil, près de l'issue de secours centrale, ce qui signifiait qu'en cas d'accident, je devais être celle qui cassait la vitre, ouvrait la porte et faisait évacuer l'appareil, sortant moi-même en dernier. Enfin, tout du moins est-ce ce que j'ai compris d'après les propos en mauvais anglais de l'hôtesse. C'est que l'équipage avait apparemment tout de suite évalué mes capacités à procéder à une évacuation ordonnée de l'engin. Mais je n'avais aucunement l'intention de laisser passer tous ces Noirs avant moi en cas d'avarie, cela va sans dire.

 

Quelle ne fut donc pas ma déception au sortir de l'avion (j'étais donc saine et sauve), lorsque je vis le Professeur tristement adossé au mur... Foin de danses, artisanats et offrandes... Mais je devais le pardonner après qu'il m'eût exposé les nombreuses difficultés rencontrées au cours de ses recherches. Le peuple éthiopien n'est en effet guère coopérant, semble-t-il, obnubilé par l'argent (ils en manquent certes parfois terriblement, mais faut pas être trop matérialiste dans la vie; faisons exception de mes jolies robes, de mes jolis souliers, de ma gamme Pomme et de l'appareil photo, et passons également sur mes lunettes de soleil - d'une très fameuse marque italienne - qui suscitèrent de bien nombreuses convoitises) alors qu'il vit au cœur de paysages fantastiques. Ces gens-là ne savent rien apprécier, telle fut ma conclusion.

 

Mais entamons notre récit de voyage. Pouf pouf.

 

Nous ne fîmes qu'un bref séjour dans la capitale, qui n'est décidément pas ce que nous aimons à appeler une « ville d'art et d'histoire » ou encore une "cité de caractère". Églises criardes (dans tous les sens du terme) et habitats spontanés résument parfaitement le paysage urbain, sans oublier les hooligans, qui ont bien failli me faire perdre mon sang-froid. C'est dire!

La seule attraction qui vaille vraiment la peine est la fameuse « Lion cage » (n'oublie pas d'y mettre l'accent, cher lecteur), que tout Éthiopien rêve de pouvoir visiter au moins une fois dans sa vie, car cela vaut bien mieux que le pèlerinage à La Mecque, qui aujourd'hui a malheureusement perdu de ses attraits – La Mecque manque (ah ah) d'animaux; bon, certes, ils entretiennent le chouette virus de la méningite, mais ce n'est pas suffisant! Je crois même que ça fait mauvais genre, et nombreuses sont les petites boutiques d'eau bénite qui ont dû fermer à cause de cadavres en pagaille. Enfin, messieurs les imams, il va être temps d'intervenir! Cessez un peu de chanter mélancoliquement à toute heure dans vos tours d'ivoire, relevez vos manches, et hop, mettez un peu de couleur et de brillant dans votre lieu de pèlerinage, que diable, ce n'est tout de même pas difficile, prenez exemple sur les Indiens, je ne sais pas moi...!

Cet endroit si charmant – je reprends donc mon récit sur la cage aux lions d'Addis - , à l'entrée payante (aussi bien pour les humains que pour les appareils photos), consiste en un somptueux jardin au milieu duquel trônent fièrement quelques cages renfermant quelques lions qui s'ennuient mortellement. Quelques (quel comique de répétition!) semaines auparavant, l'un d'entre eux avait réussi à ouvrir une porte de sa cage, mais il devait être un peu con car cette porte ne donnait que sur la cage voisine et non sur l'extérieur. Dommage, il aurait pu engloutir quelques petits enfants éthiopiens en sortant, ce qui n'aurait pas fait de mal à personne (sauf aux petits enfants, je te l'accorde).

Il y a également quelques singes (que nous n'avons pu voir) et oiseaux, mais la botanique n'attendant pas, le professeur et moi avons décidé de lever le camp le plus rapidement afin de pouvoir nous adonner à notre passion commune.

 

Et nous voici donc chevauchant fièrement, mais cahin-caha, les routes d'Éthiopie, à l'asphalte délicat. C'est que les Chinois font les routes, ici, contrairement à ces sauvageons, qui se contentent d'ânes et de chevaux décatis sur de vulgaires chemins de terre. Heureusement, le gouvernement semble parfois avoir des éclairs de génie en faisant appel aux cerveaux de l'étranger; mais je crains que l'appel d'offre n'est été faussée, ainsi Monsieur Bouygues n'a-t-il pas remporté le marché, lui qui pourtant fait preuve de beaucoup d'intégrité. On l'a toujours dit, les Chinois sont fourbes – et il me semble que c'est à cause de la drôle de forme de leurs yeux. Mais passons.

 

Je ne cacherai pas mon effarement face à l'absence de code de la route, moi qui observe une vigilance redoutable (pour les autres) au volant... Mais le Professeur n'avait cesse de me répéter de faire un peu plus preuve de courage et d'esprit d'aventure. Ainsi, pour me prouver l'excellente conduite des autochtones, me montrait-il l'habileté des chauffeurs à slalomer entre ânes, vaches, moutons, petits enfants, vieilles grand-mères, charrettes, camions, bus, minibus, j'en passe, et des meilleurs.

Il me montrait par ailleurs d'un geste désinvolte les divers véhicules couchés sur le bord de la route, m'assurant qu'il s'agissait en réalité des scènes de tournage des studios de cinéma. Je le soupçonne d'avoir voulu par trop me rassurer, et je ne suis pas certaine que ça n'était que pour de rire. Car enfin, quelle drôle d'idée que de penser les Éthiopiens capables de faire leur cinéma. Je me renseignerai, n'aies crainte, mon petit.

 

Haut-les-cœurs donc, je n'allais pas faire ma difficile, alors que la science et l'humanité toute entière avaient besoin de mes services. Et ma foi, les trajets furent plutôt amusants! Je prenais même, à la fin de mon séjour, un malin plaisir à compter le nombre de petits enfants que nous écrasions (malheureusement, les chauffeurs utilisaient un peu trop souvent leur klaxon pour prévenir du danger, ce qui réduisit considérablement mon excitation). Car il faut dire que ces petits êtres dégoûtants, au nez morveux, au ventre gonflé et au visage couvert de mouches, pullulent; les parents devraient remercier l'inexistence d'un code de la route, qui leur enlève quelques épines du pied; éh quoi, avec l'inflation et tout, c'est pas facile de dresser une douzaine de petits mômes!

Ils sont si attendrissants pourtant lorsqu'ils tendent leurs petites mains aux ongles sales pour qu'on leur glisse quelque menue monnaie!... Et leur petite voix aigüe « You you you! » comme une chanson, et les « Hello money! »! Maintes fois, j'en eus les larmes aux yeux!... L'émotion m'étreint de nouveau à ce souvenir!

Et le Professeur qui n'arrêtait pas de me dire de me méfier, je ne voulais l'écouter!... Hélas, je fus bel et bien prise au piège, et n'ai-je pas été courroucée quand deux de ces affreuses petites créatures eurent l'audace d'avancer leur main sale dans ma poche afin d'y subtiliser quelque sou. Une sévère petite tape leur a remis les idées en place, mais surtout a définitivement rompu le charme entre eux et ma compassion. Je ne leur lançais plus que des pierres après ce fâcheux épisode dans la charmante cité de Ziway. Dommage pour eux, car cette étape se situe au tout début de notre périple. Et aussi un peu dommage pour moi, mes poches s'alourdissant considérablement de leur monnaie de singe au fur et mesure que les jours s'écoulaient.

 

Mais pour en finir avec les minibus, il faut dire que j'étais malgré tout bien rassurée par toutes les pieuses images qui ornent l'avant de ces véhicules, Jesus belongs to you et tout le reste, c'est pas de la blague, hein. Au moins n'a-t-on jamais percuté quelque ânon ou chevreau, cela m'aurait déchiré le cœur. Pouf pouf.

 

Je te parlais plus haut de Ziway, station balnéaire de renom tirant son charme des petits pavés posés par quelques forçats qui ont certainement dû mourir avant d'avoir fini leur travail, les imbéciles, ce qui est fort dommageable pour les badauds que nous étions, un cinquième du trajet seulement étant recouvert, nous obligeant à emprunter de dangereux chemins de poussière salissant mes jolis escarpins.

Ah, c'est qu'il m'en a fallu du courage pour affronter ce pays! Et encore, le pire restait à venir!... (C'est pourquoi il me semble bien sage de te conseiller une position assise bien confortable. Je ne voudrais pas être responsable d'un col du fémur réduit en miette ou d'une dentition endommagée, accroche-toi bien, s'il te plaît).

Bien sûr, il nous a fallu payer à nouveau pour poser nos pieds sur la « jetty » pour observer ces horribles oiseaux que sont les martins pêcheurs. Il y avait aussi les oiseaux « façon punk », les oiseaux « façon pailles de coca » et les oiseaux « façon gâteau noir et blanc ». Oui, le Professeur ne manque pas d'imagination, et a ainsi (re)baptisé de nombreuses espèces animales et végétales.

Les seuls oiseaux que je tolère sont les marabouts, devenus les oiseaux favoris de votre désabusé comme de juste. Ne sont-ils pas craquants avec leurs tumeurs rouges sur la nuque, leur crâne chauve et leurs yeux vitreux! Et que ne sont-ils pas élégants lorsqu'ils arrachent de leur bec démesuré les viscères de quelque poisson mort jeté par les pêcheurs!... Mon petit cœur en est encore tout ému. Ces oiseaux sont de véritables dandys.

 

Mais nous ne restâmes qu'une nuit seulement dans cette petite cité pittoresque, le gîte n'étant pas véritablement à la hauteur de nos attentes. La décoration était un peu trop raffinée; les aimables gargotiers avaient poussé le vice jusqu'à installer une salle de bain sans eau aucune et des interrupteurs n'allumant que du noir. Quels farceurs tout de même que ces Éthiopiens! Quand je te disais que mes a priori étaient sévères, c'est avec raison: le voyage fut parsemé de ces petites surprises, que nous accueillîmes toutefois avec bonhomie et nonchalance.

 

L'étape suivante fut Awassa, la Miami d'Éthiopie, avec ses longues avenues bordées (en leur centre) de palmiers, son rond-point à la gloire du baseball (c'est qu'Ignatius a l'œil pour remarquer ces petits détails qui font la joie de nos séjours à l'étranger), son herbe chatoyante, ses pépiements d'oiseaux, son « fish market » haut en couleur, ses singes cocasses, ses nuits magiques... Les mauvaises langues diront que les Nations Unies ont fait du bon boulot; les optimistes, que la magie exercée par quelques élus de ce peuple de fainéants fonctionne. Moi, je ne dis rien, c'est un sujet bien trop politique.

Nous avons fait une charmante promenade en barque sur le lac pour aller voir de gros chiens rigolos; le professeur m'a enseigné la vie de ses animaux qu'il appelle hippopotames. N'est-ce pas un nom cocasse! J'en ris encore! Le professeur m'a appris un nombre incalculable de petits trucs sur leur toilette et leur régime alimentaire; mais il n'était pas trop fier, car sous des airs patauds, les zippopotames sont des êtres féroces, qui tuent tout plein de gens en Afrique. C'est bien triste. C'eut été terrible que nous disparaissions dans la gueule d'une de ces créatures, des frissons me parcourent encore l'échine à l'idée d'une fin aussi malheureuse (pas seulement pour nous, mais aussi pour l'humanité toute entière). 

Cependant, je n'étais pas fâchée d'atterrir à Miami Lake; enfin, je pouvais sortir mes robes de coquetèle et parader dans de chics cafés – conseillés par des amis Polonais rencontrés en amont de l'histoire, à Ziway. Bien que nous ayons eu spontanément, Ignatius et moi-même, une certaine répugnance à aborder de telles brutes consanguines, ces gens s'avérèrent tout à fait charmants, enchantés qu'ils étaient par leur visite toute récente au zoo Oromo. Malheureusement, nous ne nous intéressons qu'à la botanique et à la dendrologie, et non pas aux espèces humaines en voie de disparition.

 

Après Awassa, direction les Bale Mountains pour un trek de trois jours (et deux nuits)... à cheval. Il ne fallait pas nous épuiser physiquement, ou bien la science ne saurait jamais ce que nous avons à lui apporter.

Hélas!... La joyeuse randonnée équestre à laquelle nous nous attendions fut loin d'être aussi paisible que nous nous l'imaginions de prime abord. (A ce propos, je crois qu'une des légendes du Professeur me semble quelque peu usurpée; nous n'étions pas très fiers, et la pampa non plus. Mais peut-être que je me trompe de voyage).

Ainsi, pèle-mêle: les chevaux qui n'avancent pas malgré nos coups et nos jurons, ou alors qui font la course sur des pentes vertigineuses; les avocats et les bananes écrasés dans le sac; le sel qui se déverse au fond dudit sac; la poussière; les photos ratées, toujours à cause de ces abrutis de canassons; l'humiliation d'être constamment dépassés par des randonneurs à pied. Et la liste n'est pas exhaustive.

Mais quelle ne fut pas notre récompense, arrivé au deuxième jour!! … J'en garde encore quant à moi personnellement des étoiles plein les yeux. Car c'est la science que nous allions servir, que diable! Personne jusqu'alors n'avait osé pénétrer dans ces coins reculés! On nous avait fait croire que le trek était très bien organisé, que les refuges étaient tenus par d'aimables fermiers, et qu'une association allemande était à l'origine de l'initiative. Mais non, pas du tout, nos chevaux nous avaient mené (remercions ces stupides équidés de nous avoir guidé dans des espaces encore jamais visités) au plus profond de l'Amazonie (c'est un chouette nom que je viens d'inventer pour désigner cette forêt non cartographiée. J'aime beaucoup les répétitions en « é », et alors?), là où vivent de drôles de créatures non encore perverties par notre civilisation. Référez-vous à la photo de la « petite sauvageonne », dont Ignatius fait une description bien sévère je trouve (mais sous les airs parfois un peu rogues du professeur se cache un petit cœur tout plein de tendresse pour ces êtres un petit peu attardés; c'est que la botanique n'a pas toujours été tendre avec Ignatius!).

Bref, nos découvertes furent multiples, et nous avons dû nous précipiter pour déposer les brevets, car de terribles Hollandais avaient dans l'intention de nous doubler. Tandis que le Professeur appelait l'académie des sciences, hurlant ses découvertes à travers son téléphone satellite, je repoussais vaillamment les assauts de ces brutes épaisses. Un Espagnol traître à sa patrie m'épaulait rudement bien; je ne sais pas ce qu'il est devenu, mais il avait une petite mine quand je l'ai laissé tout sanglant sur le sol. Je sais plus son nom, qui était pourtant bien chouette, disons que c'était Pedro Lopez.

Mais soyons plus précis sur nos découvertes: je ne vais pas reprendre à mon compte la description de la vie des « palmiers cotons-tiges », ou « palmiers Charles », ce serait irrespectueux. Mais il ne vous a pas parlé des joyeux petits volatiles ou « moineaux Charles »; je crois bien qu'il y avait aussi les « aigles Charles ». Et tout cela, sur la joyeuse « Terre Charles ».

Nous avons en outre fait la découverte des « chardons pattes de dragon », et des pâquerettes sèches (mais là, j'ai oublié quel sobriquet nous leur avons donné). Mais attention, tous ces chics noms sont trademark, alors, hein, pas de blague.

Bref, c'est James Cook qui aurait été vert face à nos sensationnelles découvertes s'il avait été encore de ce monde. Ah ah, il faut dire qu'il était très mauvais capitaine, jamais son bateau n'a accosté à 3000 mètres d'altitude à ce que je sache.

 

Laissons toutefois la botanique et la dendrologie de côté, c'est peut-être notre passion commune, mais il faut savoir être ouvert au reste du monde. Et puis je crains de t'ennuyer mortellement avec mes précisions par un peu trop scientifiques. Je te passerai donc les protocoles. Pouf pouf.

 

Ainsi, notre étape suivante (après une courte pose à Dodola où nous fûmes lâchés par notre aimable guide, mécontent de n'avoir point eu de gros pourboire pour ses brillantes prestations – c'est-à-dire qu'il fut muet ou presque) fut la féérique, que dis-je, l'envoûtante, l'incroyable, l'é-pous-tou-flante ville de Monsieur Hailé Sélassié, le King of Rastafari, je nomme: Shashemene.

Ô toi, Shashemene, ville de lumière! Ô toi, capitale rastafarie, que ne réserves-tu pas de petits bonheurs et de douceurs au pauvre Blanc de passage! Ô toi, ville de toutes les libertés, de l'herbe légale et des somptueuses peintures sur feuille de bananier!
Que n'as-tu pas transformé mon joyeux compagnon de route, qui, enflammé, se métamorphosa en Priest Charly, le Blanc le plus respecté de toute l'Afrique de l'Est! C'est d'ailleurs avec grand peine que je réussis à arracher votre désabusé serviteur de l'envoûtement dont il fut victime en franchissant le seuil de la ville.

Seule une petite mésaventure froissa notre amour-propre: c'est que nous nous sommes laissés berner par un (sale) gamin des rues qui voulait absolument nous montrer le chemin de la station de bus alors que nous n'avions nullement besoin de ses services – notre sens de l'orientation est comme chacun le sait infaillible. Mais tu nous connais, lecteur, nous sommes gentils, nous ne voulions pas heurter la sensibilité de ce charmant adolescent en quête d'identité - que je tenais toutefois à garder à distance.

Nous apprîmes bien vite à nos dépens que le gamin n'était pas si innocent, et qu'il menait sa barque comme bon lui semblait. Or au petit matin, je n'apprécie guère que l'on se paye ma face. Je commençai à voir rouge, et à vouloir corriger l'impertinent, cependant que mon fier compagnon me disait avoir la situation en main. Mais v'là qu'le môme me les cassait sévère, tout bouffi d'arrogance qu'il était. « I love Ethiopia, I looooove Ehiopia, and rastafari is the best! ». Et ma grand-mère, c'est la Schtroumpfette, peut-être??

Et en plus de ça, c'est qu'il ne nous amène pas à la bonne station! Nous voilà obligés de monter à bord de l'un de ces pots de yaourt ambulants, plein de miasmes et de mycoses, que les indigènes n'hésitent pas à prendre en toute circonstance, appelés « badgag », ou « budget » pour ceux qui ont une mauvaise oreille (autrement dit, pas comme moi, qui maîtrisai la langue dès mon arrivée à l'aéroport).

Et voilà que ce jeune morveux nous colle encore aux basques, nous faisant payer pour lui le trajet dans un de ces ridicules petits véhicules. Heureusement, malins que nous sommes, nous avons menacé de le dénoncer à la police, et ainsi n'a-t-il pas réussi à nous soutirer quelque argent, mis à part les deux birrs du badgag (deux birrs!! Rends-toi bien compte, quand 23 birrs équivalent à un euro! Quel vol! Je regrette d'avoir calmé les ardeurs d'Ignatius, qui était prêt à infliger une bien terrible punition à ce hooligan! Seigneur, mon anneau pylorique s'est refermé au souvenir de ce malheureux épisode).

 

C'est donc en assez mauvais termes que nous avons quitté l'éblouissante Shashemene, qui nous avait pourtant si enthousiasmé à notre arrivée – il ne faut pas oublier notre amour du reggae, des dread, de la marie jeanne (hé hé) et la paix dans le monde. Pouf pouf.

 

La fin de notre séjour ne touchait pas encore à sa fin (ah ah, je pense que mon avenir d'écrivain célèbre est prometteur), nous devions encore aller à Wondo Genet, où le prix pour aller voir les sources d'eau chaude nous a laissé pantois, mais où nous avons pu observer à loisir des colobes parmi les détritus de la station thermale (les colobes ne sont pas une espèce de vers solitaire, ce sont des singes, ignare de lecteur).

 

Puis nous sommes remontés à Addis, où nous avons risqué notre peau, avant de rejoindre Ambo pour deux jours, lieu des recherches de Charles. Il a ensuite été temps pour moi de rentrer en France.

Ah ah, tu veux savoir comment nous avons risqué notre peau! Ta curiosité est bien malsaine, je trouve. Je n'en dirai rien!! Il te faudra patienter. Peut-être qu'Ignatius daignera t'en faire le récit. Ou pas. En attendant, tu peux hurler ta déception, tu n'en sauras pas plus; hé hé... Je ne suis peut-être que l'assistante d'un éminent professeur, mais laisse-moi au moins ce petit plaisir sadique. Eh puis, j'exagère peut-être un peu... Qui sait!


Voilà, mon petit, je vais m'arrêter là, car il est grand temps que j'aille boire ma verveine et que je me mette au lit. 

 

Ta Joséphine qui t'aime.

 

PS: Couvre-toi bien, et n'oublie pas ton médicament.